Retour en images sur Soul Train, « The Hippest Trip In America », la célébrissime émission TV créée par l’animateur et producteur Don Cornelius en 1970.

Vous êtes forcément déjà tombés sur cette émission sans le savoir via de nombreuses vidéos publiées sur le web. Vous allez très certainement reconnaître le plateau, le générique et la fameuse « line ». Sinon, vous allez sûrement tomber fou amoureux de ce programme dont il ne subsiste plus que le nom mais donc l’esprit plane toujours au-dessus de toute une communauté.

Dans cet article, nous allons suivre l’évolution de l’émission, depuis 1970 jusqu’à son arrêt définitif en 2006, grâce aux lives ayant marqués l’histoire de ce programme. Une grande rétrospective culturelle en quelque sorte. Introduction avec le premier thème musical de l’émission :

Track : Hot Potatoes
Album : King Curtis
Artist : King Curtis & The Rimshots
Label : Capitol/Atlantic Records
Année : 1971

CONCEPT ET DÉBUTS

 

Diffusée dès 1970 sur WCIU-TV, une chaîne de télévision locale de Chicago, Soul Train est la première émission mettant en avant les artistes de « Black Music » et orientée vers le même public. Il faut rappeler le contexte culturel de l’époque. À la fin des années 70, Oprah Winfrey n’est pas encore à l’antenne et la communauté Afro-américaine est très peu représentée dans les médias. Situation assez contradictoire avec l’émergence de la scène Funk/Disco et d’artistes comme Marvin Gaye, Al Green, The Temptations et consorts.

Donald Cortez Cornelius aka Don Cornelius est né le 27 septembre 1936 à Chicago. Après s’être engagé dans les Marines et la police, il a performé en tant que DJ sur les ondes de la radio WVON, avant d’intégrer la chaîne de Chicago WCIU-TV sur laquelle il propose tout d’abord deux émissions de danse destinées aux jeunes : Kiddie-a-Go-Go puis Red Hot and Blues. Parallèlement à ces activités, Don Cornelius joue le rôle de maître de cérémonie lors de tournées de concerts d’artistes locaux. Il appelle ces événements, « The Soul Train ».

Track : You’re My Whole Reason
Album : You’re My Whole Reason
Artist : Bobby Hutton
Label : Philips Records
Année : 1971

Track : Tired Of Being Alone
Album : Tired Of Being Alone
Artist : Al Green
Label : London Records
Année : 1971

Le premier épisode est diffusé localement en août 1970. Don Cornelius accueille alors Jerry Butler tandis que des lycéens de la ville sont recrutés en tant que danseurs. Très vite, l’émission passera en syndication, ce qui « consiste à vendre à plusieurs diffuseurs le droit de reproduire un contenu ou de diffuser un programme ». La production quitte alors Chicago pour s’installer dans les studios Metromedia Square près d’Hollywood. La machine est lancée.

Le 2 octobre 1971, Gladys Knight & the Pips, Eddie Kendricks, The Honey Cone et Bobby Hutton sont les premiers invités « officiels » de l’émission. Dans le même mois d’octobre 1971, il invite consécutivement The Staple Singers, Bill Withers et Al Green. Rien que ça. La popularité et influence de Don Cornelius sont alors en pleine expansion. Pendant ce temps-là à Chicago, WCIU-TV diffuse toujours l’émission dans sa version locale présentée par le chorégraphe Clinton Ghent.

NB : Ne soyez pas surpris en jetant un oeil sur les lives d’époque, le playback était effectivement extrêmement utilisé, sauf pour quelques artistes téméraires. Ouais, Donna Summer et The Temptations qui font du playback ça m’en fout un coup à moi aussi.

Quelques précisions sur le concept de Soul Train : Don Cornelius, qui était très engagé pour les droits civiques, voulait donner un espace de liberté et une vitrine aux artistes de la communauté Afro-américaine souffrant encore de ségrégation. Très familiale – elle était diffusée le samedi matin – elle a eu l’occasion de mettre très tôt en avant de la Soul, du Jazz, du Funk, du Rythm’n Blues et plus tard du Hip-Hop.

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Laisser les artistes s’exprimer artistiquement, mettre la danse en valeur mais aussi intégrer de l’humain au coeur de l’émission, c’était aussi l’une des missions que s’était donné Don Cornelius. À ce propos, je pense à la manière dont l’animateur place l’artiste à proximité du public. Je pense aussi aux micros tendus aux spectateurs qui peuvent alors poser leurs questions directement aux artistes. Il n’y a plus vraiment cette distance plaçant l’artiste sur un piédestal au-dessus du commun des mortels. Et ça, c’est beau ! Exemple ci-dessous avec le grand Bobby Womack :

Track : Across 110th Street
Album : Across 110th Street
Artist : Bobby Womack
Label : United Artists Records
Année : 1972

Track : Pusher Man
Album : Pusher Man
Artist : Curtis Mayfield
Label : Curtom Records
Année : 1972

DANSES & COUPES AFRO

 

Probablement précurseur des Boiler Room actuelles, à travers ses émissions, Soul Train mettait aussi la danse et les danseurs à l’honneur. Je n’irai pas jusqu’à comparer la classe et le talent des participants, non non non, mais l’idée est là. Qu’ils soient amateurs ou professionnels, bon nombre de virtuoses du dancefloor sont passés sur le plateau. Au fil des années, une troupe de danseurs s’y installe même. Surnommés « The Soul Train Gang » puis « The Soul Train Dancers », ceux-ci évoluaient ensemble, se recommandaient les uns les autres et inspirèrent bon nombre de pas de danse vus et revus dans les clubs. Durant les 45 minutes d’émission, ces derniers pouvaient alors s’exprimer librement autour de la scène pendant les lives playback et surtout en fin de programme lorsque le gang se séparait en deux, laissant les danseurs passer par deux au milieu, esquissant leurs meilleurs chorégraphies. Imaginez donc l’ambiance chez les téléspectateurs qui regardaient l’émission !

« Black is beautiful » dit l’expression. Quand on voit l’ambiance, la joie, les géniaux danseurs et cette trempe d’artistes, on ne peut qu’acquiescer. De plus, que se soit au niveau des coiffures ou des styles vestimentaires, Soul Train est aussi l’occasion de se replonger à l’époque des pattes d’eph, des coiffures afro et chemises à col pelle à tarte. Il paraitrait même que certains créateurs actuels s’inspirent encore des styles des lines de Soul Train.

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Très vite, cette émission destinée au public afro gagne en popularité, se voit diffusée sur le câble puis dans de plus en plus d’états des États-Unis. Si bien, qu’elle devient une sorte de hype reprise aussi par la communauté blanche. Des expressions, des pas de danse et bien entendu, la musique Black s’installe dans la culture américaine au sens large. Le Rock originel est alors dépassé par le Rythm’n Blues puis par l’incroyable vague Disco. Bordel, j’aurais été comme un poisson dans l’eau à cette époque.

Track : Love Don’t You Go Through No Changes On Me
Album : Circle of Love
Artist : Sister Sledge
Label : Atlantic Records
Année : 1974

Track : Take Your Time (Do It Right)
Album : S.O.S.
Artist : The S.O.S. Band
Label : Tabu Records
Année : 1980

Encore un mot sur la danse qui, au même titre que Marvin Gaye ou The Supremes, est au centre de l’émission. Certains se sont d’ailleurs fait remarquer par ce biais-là, comme Rosie Parkers repérée par Spike Lee, Paula Willhite, Tony GoGo, Edith Lynn Pickens, Barbara D Scott ou encore Tim Harrell. Le public découvre alors des styles de danses pour la plupart inconnus ou émergeants : Wacking, locking, electric boogaloo, voguing, stepping ou encore bumping.

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AU-DELÀ DE SOUL TRAIN

 

En 1987, Don Cornelius lance les Soul Train Awards. Encore plus fort que son émission hebdomadaire, cette cérémonie termine de donner une brillante exposition aux artistes de Black Music. Organisée annuellement au Santa Monica Civic Auditorium de Los Angeles, la première édition fut présentée par Luther Vandross et Dionne Warwick et mis à l’honneur les catégories et nominés suivants :

  • Best New Artist : Gregory Abbott | Club Nouveau | The Jets | Shirley Murdock
  • Best Music Video : Sweet Love – Anita Baker | Word Up – Cameo | Sledgehammer – Peter Gabriel | What Have You Done For Me Lately – Janet Jackson
  • Album of the Year – Group or Band : As the Band Turns – Atlantic Starr | Word Up – Cameo | Forever – Kool & the Gang | Raising Hell – Run D.M.C.
  • Album of the Year – Female : Rapture – Anita Baker | Whitney Houston – Whitney Houston | Control – Janet Jackson | Winner in You – Patti LaBelle
  • Album of the Year – Male : Rock Me Tonight – Freddie Jackson
    Love Zone – Billy Ocean | Give Me the Reason – Luther Vandross | In Square Circle – Stevie Wonder
  • Best Single, Female : « Sweet Love » – Anita Baker | « The Greatest Love of All » – Whitney Houston | « What Have You Done For Me Lately » – Janet Jackson | « Do Me Baby » – Meli’sa Morgan
  • Best Single, Male : « Shake You Down » – Gregory Abbott
    « Tasty Love » – Freddie Jackson | « Kiss » – Prince | « Give Me The Reason » – Luther Vandross
  • Best Single by Group or Band : « Secret Lovers » – Atlantic Starr | « Word Up » – Cameo | « Rumors » – Timex Social Cub | « That’s What Friends Are For » – Dionne Warrick
  • Best Gospel Album by a Solo Artist : Celebration – Shirley Caesar
    Autograph – Andrae Crouch | He is the Light – Al Green | The Search Is Over – Tramaine
  • Best Gospel Album by a Group or Choir : Amazing Grace – Aretha Franklin with James Cleveland and the Southern California Community Choir | The Color Purple Original Motion Picture Soundtrack – Various Artists | Blessed – The Williams Brothers | Let My People Go – The Winans
  • Best Jazz Album by a Solo Artist : Tutu – Miles Davis | Love Will Follow – George Howard | Dual Tones – Kenny G. | Promise – Sade
  • Best Jazz Album by a Group or Band : Breakout – Spyro Gyra | Another Place – Hiroshima | Double Vision – Bob James and David Sanborn | Shades – The Yellowjackets
  • Best Rap Single : « Peewee’s Dance » – Joeski Love | « Walk This Way » – Run D.M.C. | « Rumors » – Timex Social Club | « One Love » – Whodini
  • Best Rap Album : Fat Boys Are Back – Fat Boys | Radio – LL Cool J |
    Raising Hell – Run D.M.C | Back in Black – Whodini

En totalité, cette cérémonie aura récompensé 8 fois Janet Jackson, 6 fois Alicia Keys, R. Kelly, Usher, Michael Jackson et Anita Baker ainsi que 5 fois Beyoncé, TLC, Boyz II Men et Mary J. Blige. Au bout de 6 ans, Don Cornelius lâche le projet à de nouveaux producteurs qui le feront perdurer jusqu’en 2009.

C’était autre chose que les NRJ Music Awards hein…

Track : Turn Your Love Around
Album : The George Benson Collection
Artist : George Benson
Label : Warner Bros. Records
Année : 1981

Track : I Get The Job Done
Album : It’s A Big Daddy Thing
Artist : Big Daddy Kane
Label : Cold Chillin’
Année : 1989

Dès les début de Soul Train, Don Cornelius avait senti tout le business potentiel qui se tramait derrière l’émission. Au début des années 70, il vend les droits pour permettre au label Adam VIII de sortir des compilations siglées Soul Train. Dans le même temps, il fonde son propre label avec l’aide de Dick Griffey, Soul Train Records. À eux deux, ils lancèrent tout d’abord un quintet R’n’B’ nommé sobrement « The Soul Train Gang ». Ce groupe est composé de Gerald Brown & Terry Brown, Judy Jones, Patricia Williamson (remplacée par Denise Smith en 1976) et Hollis Pippin. En 1975, ils sortent leur premier album : Don Cornelius Presents the Soul Train Gang porté par le track du générique de l’émission « Soul Train ’75 ».  Un second album vu le jour l’année suivante. Cependant, aucun des deux ne saura profiter de la popularité de l’émission pour percer dans les charts américains.
En 1977, Don Cornelius abandonne le navire et laisse Dick Griffith faire cavalier seul dans cette aventure. Par la suite, ce dernier renommera le label Solar Records (acronyme de Sound of Los Angeles Records) et signera Shalamar, The Whispers, Dynasty et Lakeside, entre autres.

Un club du nom de Soul Train Club verra aussi le jour dans le quartier de North Beach, à l’intersection de Broadway et Montgomery à San Francisco. Selon les propres termes de Don Cornelius, ce night-club va leur permettre « d’étendre leur portée/influence dans le domaine de la musique. Plus qu’un placement financier, c’était une sorte de vitrine et un moyen de travailler avec les artistes de l’émission sur un autre plan. L’engouement pour ce projet a été génial. » Il poursuit : « Il est nécessaire, d’un point de vue du business, pour les artistes aujourd’hui de se produire dans les clubs. D’ailleurs on s’est rendus compte que beaucoup de groupes aimaient tourner dans des salles avec une atmosphère et une audience particulière. » San Francisco étant un peu vide à l’époque, Don Cornelius et Griffey ont su profiter de la popularité de Soul Train pour le combler.

Un club de danse brandé « Soul Train Dance Studio » ouvre aussi ses portes à Hollywood. Les professeurs sont issus de la troupe « The Soul Train Dancers » dont notamment le groupe appelé « The Waacks » initiateurs de la danse du même nom. Ces cours s’étendront au fur et à mesure dans l’État américain, portés par l’énergie de cette jeunesse issue du mouvement Disco.

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HIP-HOP & BLACK MUSIC

 

La popularité de l’émission atteint son apogée à la fin des années 70, en plein coeur du mouvement Disco/Funk. Mais peu à peu, un nouveau genre musical gagne en popularité et ringardise la Disco auprès de la jeunesse notamment. Je parle bien du Hip-Hop. Porté par Sugarhill Gang, Kurtis Blow, Grandmaster Flash, Run DMC,Whodini, Eric B & Rakim (…), de prime abord ce style empruntant une voie scratchée, samplée et rappée du Jazz et Rythm’n Blues ne plaît pas au créateur de Soul Train. Malgré tout, au fil des années, Don Cornelius se rendra à l’évidence et pliera face à la pression grandissante de MTV et programmera bien du Rap/Hip-Hop dans son émission. C’est à partir de 1990 que ce virage s’opère. Dès lors, une ribambelle de MC et beatmakers s’enchaineront sur le plateau.

De 1971 à 2006, Soul Train aura tenu à l’antenne pendant 35 ans. Un record de longévité pour un émission en syndication. Don Cornelius tient le rôle de chef d’orchestre de l’émission jusqu’en 1993. Il décide de partir durant cette période où le Hip-Hop débarque et gagne en popularité au détriment de la Funk/Disco qui se ringardisent. Dès lors, ce sera de petites célébrités de la communauté afro-américaine qui s’enchaineront chaque semaine pour animer et présenter Soul Train. Jamie Foxx, Tyra Banks auront cette chance notamment. Don Cornelius se consacre alors uniquement à la production de l’émission.

Track : Proud To Be Black
Album : Raising Hell
Artist : Run DMC
Label : Profile Records
Année : 1987

Track : Message II Survival
Album : White Lines
Artist : Grand Master Flash & The Furious Five
Label : Hot Classics
Année : 1993

C’est un fait accepté par tous : Soul Train a pour ligne éditoriale de mettre en avant les artistes afro-américains. Mais Don Cornelius ne se ferme pas pour autant à ce qui se passe autour de la Black Music. Des petits blancs auront aussi droit à leur passage dans l’émission. Ainsi, on peut retrouver des vidéos des lives d’Elton John, des Backstreet Boys, des Beastie Boys, de Sting, des Pet Shop Boys, de David Bowie ou encore Paula Abdul. Certains verront ici un signe d’ouverture sociale et culturelle, d’autres un coup marketing savamment orchestrée pour toucher un public toujours plus large. Personnellement, je pense qu’il y a un peu des deux.

Track : Shadrach
Album : An Exciting Evening At Home With Shadrach, Meshach And Abednego
Artist : Beastie Boys
Label : Capitol Records
Année : 1989

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THE END OF SOUL TRAIN & DON CORNELIUS

 

Au cours des années 90, Soul Train est de plus en plus concurrencée par MTV d’un côté et les BET Music Awards de l’autre. Durant cette période, la culture Hip-Hop prend peu à peu l’ascendant sur le Funk et la Disco. Snopp Dogg, Ice Cube, Notorious BIG, De La Soul, R Kelly, Public Enemy se retrouvent alors aux côtés des George Duke, Donna Summer, Chaka Khan et autres Barry White. En 1997, Don Cornelius reçoit l’honneur d’avoir une étoile à son nom sur le Walk of Fame à Hollywood. Il stoppe définitivement la production de l’émission en 2006 mais un « Best Of Soul Train » est diffusé pendant 2 ans. Un coffret DVD voit le jour en 2010 et la même année, une réunion-débat est organisée au Grammy Museum de Los Angeles afin de célébrer le 40e anniversaire de Soul Train. 

Le 1er février 2012 à Los Angeles, Don Cornelius, souffrant d’épilepsie et d’Alzheimer depuis 15 ans, appelle son fils. Après avoir raccroché, il se tire une balle dans la tête. Il avait 75 ans.

 

Don Cornelius has been a most important factor in exposing black talent and giving soul music and blackness the awareness and respect it deserves.

Curtis Mayfield

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Voilà, pour l’histoire de Don Cornelius et de Soul Train. J’ai essayé d’être le plus complet et précis possible. La plupart de mes sources se trouvent au bout des liens en bas d’article. N’hésitez pas à le commenter et à l’enrichir.

Pour conclure ce (long) focus, je vous propose d’apprécier quelques autres lives et photos tirées des archives de Soul Train :

Pour aller plus loin, je vous conseille de visionner ce documentaire de ITV Studios France pour Arte : SHOW ME YOUR SOUL : LES ANNÉES SOUL TRAIN (VF)

SHOW ME YOUR SOUL : LES ANNÉES SOUL TRAIN (VF) from pascal forneri on Vimeo.

Sources :

Alors c'était comment ?