Jeff Mills, « THE MAN FROM TOMORROW » : Un documentaire expérimental en ouverture du Weather 2015

Le Weather festival 2015 à Paris s’est ouvert le 27 mai par la projection du documentaire « Man From Tomorrow » réalisé par l’artiste Jacqueline Caux et mis en musique par Jeff Mills, personnage fantomatique placé au cœur du film. Une expérience inédite, mentale et sensorielle, amenant le spectateur à saisir, par bribes, les secousses agitant l’esprit du bien-nommé « The Wizard ».

Les rideaux étoilés entourant l’écran du cinéma de l’Institut du monde arabe ont certainement tremblé comme jamais en ce mercredi 27 mai. Plus précisément, le documentaire expérimental réalisé par l’artiste vidéaste Jacqueline Caux – qui avait déjà réalisé « The Cycles of The Mental Machine » en 2007 sur la naissance de la techno à Detroit – met en scène avec brio le corps, les réflexions et bien sûr la musique du sorcier de la techno aka Jeff Mills.

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Outrepassant toutes les formes classiques du documentaire dit musical – “Avec Jeff, nous ne voulions pas faire un documentaire classique, nous avons donc longtemps réfléchit à quelque chose de totalement différent” dira d’ailleurs Jacqueline Caux à la fin de la projection – le film d’une quarantaine de minutes propose une successions d’expérimentations visuelles et sonores dont la somme nous permet de mieux comprendre la volonté créatrice secouant Mills lorsqu’il compose, et de façon plus large, sa vision de la musique comme véritable moteur et réceptacle de l’évolution humaine. Entre manifeste futuriste et chronique d’un avenir lointain où les hommes revenus à l’état nomade n’auront d’autre choix que celui de l’exil spatial, la voix à la fois caverneuse et grésillante de Jeff Mills raisonne contre les parois des espaces surnaturels créés par ce film.

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 Loin d’être une habituée du cinéma expérimental, j’ai vécu ce moment comme un voyage émotionnel d’une grande grâce. Si les images se confondent maintenant dans mon esprit, certaines scènes restent ancrées sur mes tympans, dans mon cerveau. Le visage de Mills, approché, cadré, filmé de multiples manières, fascine par son étrangeté : tantôt ombre entrecoupée de flashs dont la vitesse se calque sur les sons frappants d’un TR-909 familier, tantôt figure mouvante prise au piège d’un jeu de miroirs déstructurés et réfléchissant une musique dont les basses nous percent la poitrine, il est une apparition du futur ; Et puis ce plan fixe sublime de la main de Mills dont les ombres mystérieuses semblent en faire un corps non-identifié, un objet encore jamais vu, d’une autre dimension, à la lumière d’un son métallique dont l’acidité monte en puissance de seconde en seconde. Enfin, cette phrase insensée et pourtant si juste lorsqu’on y réfléchit, prononcé par la voix du musicien :

 « Lorsque je compose, je me visualise dans l’espace, et j’essaie de mettre en musique ce qu’on pourrait entendre à l’approche d’une énorme planète, une planète entourée de gaz. »

Et quelques secondes plus tard, au son d’une bande-originale démentielle, nous y sommes, là devant cette énorme forme cosmique, en lévitation, prêt à conquérir le futur et à être cet homme de demain.

Ici, la musique n’accompagne pas l’image comme dans un film classique, elle crée, invente et matérialise les images magnifiquement travaillées à l’écran par Caux. Une collaboration artistique qui semble donc être à son point d’orgue au creux de cet objet cinématographique étrange et qui s’est ensuite illustrée lors d’une session de questions-réponses entre Jacqueline Caux, Jeff Mills et le public présent pour l’occasion. Le musicien a notamment évoqué ses débuts à Détroit sur la radio black WJLB et (anecdote certes connue) son patron qui lui a à l’époque demandé de ne pas passer du Public Enemy sur l’antenne – «  They were people who tried to shape culture and finally to divide it ». Il a également évoqué sa passion pour la technologie et le futurisme comme résultante d’une enfance dans le Détroit déjà déclinant des années 60 où les films de science-fiction et les comic books représentaient une palette d’échappatoires à collectionner. Tout aurait donc commencé autour d’un Marvel et de l’Odyssée de l’Espace.

 Enfin et surtout, au delà de ces éléments biographiques et de la musique techno, cette conversation avec le public et les deux artistes a également soulevé la question de l’indépendance et de la reconnaissance artistique. Me reste en tête cette phrase de Mills suite à la question « qu’est ce que signifie pour vous « underground ? » :

«  I would not say underground is having freedom cause freedom is always here (…) this term is too ambiguous, being underground does not mean you can not like what is overground ».

Man From Tomorrow Trailer from AxisRecords on Vimeo.

Sources
Photo principale ombre : residentadvisor.net
Photo affiche : djtimes.com
Photo main : hyponik.com

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