Parmi les bonnes surprises de ce début d’année, on retrouve le projet d’un nantais, Maodea, qui surprend une nouvelle fois par l’incroyable palette d’influences qu’il étale ici.

On connaissait Maodea, sa culture du digging, ses références worldwide et intemporelles. On en avait déjà eu un aperçu avec son morceau Place des Lauriers sur notre compilation The Nest 2, ainsi qu’avec VG+, son projet cassette sorti en février dernier. Le beatmaker confirme aujourd’hui avec Anagrams, publié chez Visions Records. Cet effort de 12 tracks de l’activiste de la scène beatmaking nantaise est un ode au voyage sans destination, une plongée dans les sillons du monde, une road-movie mélodique comme on en voit rarement. À la manière d’un Endtroducing de DJ Shadow, Maodea nous donne l’impression d’avoir fouillé au fond des bacs les plus obscurs pour en ressortir une essence musicale fluide, claire et touchante. De la belle musique, tout simplement.

Pour mieux comprendre et apprécier l’objet, on a proposé à Maodea de confronter notre ressenti de chaque track de l’album, à son oreille de créateur. À la manière de la contemplation d’une peinture, on va tout d’abord essayer de se faire une interprétation personnelle de chaque morceau d’Anagrams. Après s’être perdu dans son oeuvre, il arrivera donc comme un guide afin de nous montrer du doigt les détails et clins d’oeil qui nous échappent.

INTRO (ESTUAIRE)

Soundigger : Un esprit feutré, une mélodie électronique, de douces notes de clavier et une caisse claire qui claque, tout dans cet intro me fait penser à Shigeto.
Maodea : Alors c’est vrai que j’aime beaucoup Shigeto, même si je n’ai pas du tout saigné ses albums. C’est un morceau sans sample harmoniques, qui me semblait « pertinent » pour l’intro, sachant que je ne voulais pas tomber dans le cliché d’un premier titre sans drums qui dure une minute.

SUITE POUR NINA

S : Une voix africaine nous accueille dès les premières secondes, enchaînée par un beat saccadé et des modulations qui n’en font qu’à leur tête. Un synthé brumeux fait également son apparition, avant qu’une voix n’éclaircisse soudainement l’atmosphère du morceau pour enfin s’estomper en repartir sur une note presque inquiétante. Au final, on ressent une sombre mélancolie parsemée d’éléments nostalgiques étincelants dans ce morceau « Pour Nina ».
M : Ce morceau est pour ma fille Nina. Forcément, l’idée de composer un morceau pour elle à été une évidence, avant même sa naissance ! C’est mon pote Chilly Jay qui m’a fait découvrir ce superbe morceau de Keïta Fodéba, un écrivain, compositeur et homme politique Guinéen.

Il à été la base du track, que j’ai agrémenté d’un autre sample vocal comportant « Nina », des Singers Unlimited, et j’ai voulu mélanger tout ça avec une touche actuelle, en utilisant des accords de synthé assez chauds, et des voix bien deep ! Un bout de la voix de ma fille est même caché au début.

DWARFS, EAGLES & IGLOOS

S : « The Eagle is the king of the bird. » « Dwarfs, these little men with a beard ». D’où viennent donc ces citations ? Peux-tu nous éclairer sur le sens de la conversation que l’on distingue à peine ?
M : Je t’arrête tout de suite dans ton effort de compréhension. Il n’y a aucun sens à ces répliques, qui sont en fait des samples de cours d’anglais chopés dans un coffret de 45 tours des années 60. L’idée du non-sens voire de l’absurde me plait bien. J’aimais bien le passage « flying fish is an interesting kind of fish ». J’sais pas pourquoi ça me fait marrer ! En fait, ce morceau est probablement un clin d’oeil au track « Mic Manipulator » d’Edan (qui est un producteur et MC que j’adore) dans lequel il y a un sample qui provient sûrement d’un cours audio de français où l’on peut entendre entre autre « quelle coupe désirez vous ? » dans un morceau ego-trip complètement barré, qui m’avait bien marqué à sa sortie, en 2000 !

MA CHANTEUSE ADORÉE

S : Hautement introspectif, « Ma Chanteuse Adorée » est un track au tempo lent sublimé par une harpe digne d’une Dorothy Ashby et d’une nappe électronique nous envoyant valser dans le cosmos. Le rythme du morceau et ses agencement me rappelle parfois l’esthétique « traditionnelle » de ton projet VG+. Ce morceau me rappelle un peu le morceau Isan Rocket. On est dans la continuité de tes inspirations d’origines ?
M : C’est le morceau dont je suis le plus « fier » du projet. Il y à énormément de samples dedans, j’ai essayé de réunir pleins de choses assez différentes qui m’inspirent, une boucle brute en intro, de la library très sci-fi, un clin d’oeil à Flylo avec le même sample vocal que le morceau « Massage Situation », tout plein de textures, une acapella d’April March et maintes autres références qui me sont chères. Il y avait 45 pistes sur le track, un enfer à mixer ! Quant à l’esthétique « traditionnelle » je n’ai pas l’impression d’avoir changé de direction sur Anagrams, hormis la cohérence qu’oblige un peu le format vinyl, mais ma démarche reste la même.

L’AVENUE

S : On est là sur un sample de voix francophone, un instrument rappelant les crissements d’un accordéon, un semblant de voix autotuné et un clavier aux notes aussi légères que des gouttes d’eau dans une mare. S’il fallait décrire une avenue correspondant au morceau, je verrais la mienne fleurie, légèrement cabossée et tortueuse par endroits, synonyme d’une belle et riche aventure. Comment serait la tienne ?
M : Le sample c’est Higelin, tiré d’un album avec Areski, sur mon label français préféré, Saravah. J’ai essayé d’étoffer une découpe de la guitare, de l’accordéon et de sa voix avec du piano et un synthé, ma voix et celle d’un chanteur thaï autotunées. Cette avenue c’est celle où j’habite, tout simplement.

SAMBA DE AMOR

S : « Because is samba de amor. » Tout de suite, beaucoup de love pour ce track. Une gratte ensoleillée, un beat luxuriant et des samples de vocals charnels. On est ici plongé dans une aventure sous filtre sépia, délicatement agrémenté de touches électroniques. La facilité dirait que l’inspiration dérive d’un voyage en Amérique du Sud. Vrai ?
M : (rires) Non pas de voyage en Amérique du Sud mais plutôt dans un vide grenier en banlieue Nantaise, bien plus ter-ter ! La guitare est tirée d’un album de jazz catalan. Ce morceau à été le premier track choisi pour le projet et à surement influencé le reste du projet qui est un peu devenu du spiritual-jazz-exotica-fusion un peu ter-ter quoi !

PALETTE MONEY

S : Très court morceau, que l’on peut prendre comme une petite respiration sonore avant de se replonger dans l’album. On va en profiter pour te demander avec quel matos tu as composé Anagrams et quel en est la génèse ?
M : Le projet avait pour but d’être pressé en vinyl, c’était donc naturellement un intro pour la face B.
Concernant le matos j’ai principalement utilisé des disques, une SP404, Ableton, un Microkorg, plein de VSTs et des percussions. Quant à la génèse, suite au projet VG+ sorti en k7 sur Visions records (le label de mon pote Mr Hone), on voulait sortir un 45t avec 2 tracks chacun. Mais je trouvais que le format ne collait pas tellement au délire un peu introspectif dans lequel j’étais, même si je ne lui avait pas encore vraiment fait part de mes doutes. Puis, je lui ai envoyé Samba de Amor et Anagrams. Il m’a dit direct « vas-y on sort un LP ! » Du coup, grosse pression mais ça m’a fait du bien car je n’aurais jamais pris cette initiative tout seul. J’ai réussi à boucler le truc en 6 mois, hyper bien épaulé par Mr Hone sans qui j’aurais rapidement lâché l’affaire. Merci pour ta confiance bro’ !

ANAGRAMS

S : « Anagrams » donne le tourni. De multiples nappes tournicotent autour d’un riff de guitare entêtant qui se conclue dans un apothéose sonore flirtant entre le rock et l’afrobeat. Un contrepied osé, original et ça marche !
M : Ce morceau détonne un peu dans le projet et c’est très bien comme ça. Peut-être que sans celui-ci le LP serait hyper chiant ! Mais pourtant la démarche est la même que la plupart des autres morceaux, réunir des choses parfois très différentes et essayer des les faire communiquer ensemble. De la musique de putain de hippies quoi ! Donc dans ce track se côtoient un morceau de Séga Mauritien, de Michel Legris, « Elida », un bout d’accap’ du jamaïcain Dr Alimentado, quelques accords de wurlitzer saturés « homemade », et pour terminer un sample du groupe Français Gong.

CONCRETE WALLS

S : À tes côtés, la douce Djela, que l’on a déjà pu croiser avec Jean du Voyage et Scheeba. En osmose parfaite, sa voix aux accents 70′ et son grain rappelant un peu Amy Whinehouse, s’accordent parfaitement aux rythme électroniques du morceau. On noterait presqu’un côté épique ici et là.
M : À la base, je voulais faire un morceau sans drums vraiment marquées, quelque chose d’assez aérien. Ça faisait longtemps que je tournais autour de l’harmonium, je crois que c’est Pierre Bastien qui m’a fait aimer cet instrument, à travers ses installations incroyables. En bidouillant un plug-in super cheap je suis arrivé a quelque chose de correct. Dès que j’ai trouvé mes accords j’ai directement pensé à Djela, avec qui j’avais fais quelques tracks plus de 7 ans auparavant. Je lui ai envoyé le morceau, elle a écrit puis enregistré. Je n’ai pas pu m’empêcher de rajouter des drums, la frustration était trop forte ! Je vous invite d’ailleurs à vous pencher sur son projet actuel Dampa, trio voix-clavier/machines-guitare, c’est vraiment super bien, ils taffent comme des dingues !

MOI JE

S : Clairement cinématographique, « Moi Je » pourrait convenir aussi bien à un film à la Dolan, qu’à un Fincher ou au plus noir des Cohen. Vagabondant d’une ambiance à une autre en un clin d’oeil, il fait appel à de multiples souvenirs et accentue un regard tourné vers soi-même. « Moi Je ».
M : Je ne vais pas te mentir, je n’ai jamais essayé de raconter quoi que ce soit dans ma musique. J’ai toujours eu du mal avec les interprétations quand elles ne sont pas des artistes. Je ne m’installe pas derrière l’ordi en me disant « alors là je vais faire un morceau qui raconte l’épopée d’une biche dans le Sahara, partie à la rencontre d’autochtones sous LSD ». Par contre, si l’auditeur pense à ça c’est chanmé !
C’est un peu comme la peinture hyper-réaliste, je trouve souvent que ça ne sert à rien. La photo est faite pour ça. Si j’avais voulu raconter quelque chose, j’aurais intégré une histoire dans le morceau, ou même écrit un bouquin. Le sample mélodique c’est un morceau de classique, ça faisait longtemps que je voulais en sampler, et le « scratch » de Moi Je c’est Brigitte Fontaine, encore un clin d’oeil à Saravah.
La raison du « moi je » ? On va dire que c’est le track ego-trip du projet.

LES DOUVES

S : Composé avec un nouveau collectif nantais, Duchesse Art Ensemble, Les Douves vient bercer les plus insensibles d’entre nous entre ses confortables notes de synthé qui n’en finissent plus d’évoluer. Morceau à écouter dans les douves, par un temps pluvieux, face à l’enceinte du Château des ducs de Bretagne.
M : En fait Pick Up Production a organisé en mai dernier les RDV Hip Hop, un événement au Château des ducs de Bretagne et avait donné un créneau de quelques heures l’après midi, à Chilly Jay et son asso l’Opus Bleu. Comme il avait sûrement la flemme de jouer trois heures tout seul – ça va je rigole -, il a voulu réunir ses copains, les presque-musiciens : Faulk, Yeno, Kurt Kohen, L. Boy Jr. et moi. On s’est donc réunis tous les 7 pendant une soirée à Pol’n pour tenter de préparer notre set. Bon, on a pas mal tâtonné pour réussir à quelques ébauches. Une soirée seulement pour trois heures de set, autant dire que c’est absolument impossible. Mais l’après midi s’est super bien passée, on était joyeux, on a fait nos quelques morceaux, et chacun avait ramené des disques ou des compos perso. C’est passé crème qu’on nous a dit !
J’ai envoyé une rythmique à Faulk, qui a composé hyper rapidement un truc mortel avec son omnichord, guitare et effets, L. Boy Jr. s’est occupé de textures et effets, Yeno a posé du Rhodes par-dessus le tout, j’ai rajouté pas mal de synthés, effets, ma voix par moment, et finalement refait toute la rythmique. Chilly Jay répétant « je ne suis pas musicien moi » n’osait pas apporter sa contribution au morceau, mais après une vingtaine de sms il a fini par rajouter un bruit de bang diggé sur YouTube. Comme ça, il mérite sa copie gratos !

TOUT BAS

S : On termine l’épopée par de beaux samples de voix françaises qui nous ramènent au coin du feu, au chaud dans nos charentaises. Une fin d’album qui sonne comme la fin d’un voyage onirique ou un happy ending d’un vieux film. Et comme tout bon vieux film, on ne s’en lasse pas de le remettre en boucle. Merci Maodea !
M : J’avais repéré ce sample depuis un moment mais à l’époque je n’avait pas réussi à ralentir le tempo comme je voulais. J’y suis parvenu, puis j’ai juste rajouté juste des effets et un synthé. C’est le morceau qui comporte le moins de pistes, plus léger pour terminer.
J’en profite pour remercier tous ceux qui ont participé au projet :
Mr Hone (merci pour avoir cru en moi depuis presque 10 piges), merci le Duchesse Art Ensemble : Faulk, L Boy Jr., Yeno, Chilly Jay. Merci Djela pour ton temps et ta voix sur Concrete Walls ! Merci Benjamin Alhinc pour les photos qui ont servies de base à la pochette, merci Velvet CSX pour le temps passé sur la pochette (allez checker son taf de fou : www.velvetcsx.com). Merci Somepling pour la mise en page et tes précieux retours. Merci Blanka pour ta patience et ton efficacité ! Merci Kurt Kohen et Adeline Moreau pour le joli teaser video. Enfin merci à tous ceux qui ont partagé, écouté, acheté le projet. Et bien sûr merci Soundigger!

Paix

Année : 2016
Label : Visions Records
Release : Anagrams
From : Nantes, France

Alors c'était comment ?