INTERVIEW • Jacques à Dour, Dour a Jacques

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Soundigger : Bonjour Jacques, ravi de te rencontrer et merci de prendre un peu de ton temps pour cette interview. Tu as commencé à te plonger dans le son en 2013 lorsque tu vivais à La Sira, un squat d’Asnières. Tu as commencé à créer tes sons en piochant d’autres sons sur des banques Internet. Une de tes premières apparitions fut sur un remix de Jabberwocky puis tu as sorti ton EP Tout Est Magnifique qui t’a projeté de multiples particules de succès au visage, qui t’a emmené jusqu’au studio de Radio France et fait gratter des lignes aux Inrocks et autres Tsugi. Jacques, en ce jour de fête nationale française, comment te sens-tu ?
Jacques : Je me sens bien wesh ! Je me sens ienb. En ce moment, ça va bien pour moi, pour ce qui est de l’aspect extérieur des choses. J’ai eu beaucoup de chance de voir tous mes efforts se réaliser dans une reconnaissance d’autrui sur mon travail, si on peut appeler ça du travail.

S : Il y a quoi dans ton sac ?
J : Dans mon sac il y a de la valeur matérielle, d’où l’appréhension de mon ingénieur du son qui a peur que je l’ai perdu. En gros il y a, mon Macintosh, son Macintosh ainsi qu’une GoPro, tout un tas de câbles de valeur et éventuellement une carte son. J’ai aussi des choses de valeur émotionnelle comme ma brosse à dents et mon Bouddha vortex. Tiens, j’ai aussi du sirop de Liège, mon porte-monnaie et un micro-piezo, évidemment. J’en ai offert un à James de Salut C’est Cool aujourd’hui.

 

 

S : Dans ta conférence TedX sur les chemins de la confiance d’il y a 2 ans, tu parles de ton rôle transversal d’organisateur d’événements réunissant de multiples disciplines (communication, finance, musique, vidéo, web, scénographie, théâtre). Tu dis aussi qu’à l’époque, tu ne souhaitais pas te spécialiser. Quel a été le déclic pour que tu passes le pas et que tu te décides de te consacrer pleinement au son ?
J : Effectivement, je suis en train de me spécialiser dans la musique. Mais je laisse toujours la porte ouverte à un éventuel changement. C’est-à-dire que tous les gens, tous les interlocuteurs, toutes les personnes avec qui je travaille, ma petite équipe entre guillemets, sont au courant qu’à tout moment, je peux disparaître et aller habiter en Géorgie pour aller faire du vin avec mon ami Guillaume. On sait jamais. Ceci dit, je trouve quand même important de me spécialiser, au moment de ma vie où j’en suis. Au moment où j’ai fais ma conférence, je sortais d’une période où je n’avais pas besoin de me spécialiser, mais au contraire, un besoin de voir énormément de choses. L’erreur, je pense, aurait été de me spécialiser trop vite, avant d’avoir fait le tour de ce qui se fait. Et même si je me spécialise, j’essaie de garder la flexibilité entre les deux polarités. Cette flexibilité qui fait que je n’ai pas l’impression de me spécialiser dans le mauvais sens. C’est-à-dire que j’ai l’impression d’être à la fois mon propre manager, ce qui donne l’impression à mes managers d’être un peu des artistes. J’ai l’impression que c’est une façon saine de se spécialiser plutôt que de garder en soi l’indépendance, la capacité et le recul d’être maître de son emploi du temps. Et en même temps, je n’ai pas non plus l’impression de me spécialiser tant que ça parce que je vais bientôt lancer une marque de frisbee, ce qui n’a rien à voir avec la musique. Finalement, je me spécialise jusqu’à l’âge de mes 30 ans dans l’art de m’exprimer sous toutes les formes que ça peut prendre.

« À tout moment, je peux disparaître et aller habiter en Géorgie pour aller faire du vin avec mon ami Guillaume. »
Jacques

S : Et à 30 ans, qu’est-ce que tu as prévu de faire ?
J : À 30 ans, je ne sais pas ce que je vais faire. Aujourd’hui, j’ai 24 ans. Je me suis juste dis, il y a 2 ans, que je me donnais jusqu’à mes 30 ans pour m’exprimer au maximum et qu’après j’allais sans doute passer dans une phase où j’aurais plus envie de développer mon indépendance. Éventuellement disparaître et fonder une famille. C’est plus une optique de me changer moi-même plutôt qu’essayer de passer des messages.

S : Dans la même conférence, tu dis beaucoup aimer le doute, le doute créatif, remettre en question l’usage et te remettre en question toi-même. À l’heure actuelle, est-ce que tu doutes de toi-même ?
J : Est-ce que je doute de moi-même ? J’en doute. Au fond, tu choisis ton dilemme, j’ai du mal à choisir le mien. En réalité, ma relation au doute est très compliquée à cerner avec un seul degré d’esprit. Il en faut plusieurs pour se rendre compte que, si je doute, cela reste dans le cas d’une certitude. Donc finalement, je ne pense fondamentalement pas pouvoir répondre à cette question sans mentir. Je pense que je ne doute jamais de moi-même parce que la certitude est ce qui me laisse en vie et que dans le cadre de cette vie, j’ai des sous-doutes. Voilà.

 

 

S : Toujours dans tes conférences, tu dis que le « S » de Jacques marque la pluralité de tes personnalités. Aujourd’hui, à quel niveau s’exerce-t-elle ? Musique ? Bouffe ? Brosse à dents ? Carte bancaire ?
J : Dans cette conférence « Wonder Boy », je décris 5 niveaux de conscience que j’ai appelé « le normal », « le rebelle », « le compromiste », « le penseur » et « le jongleur ». J’en ai pas trouvé d’autres depuis. J’ai l’impression qu’il y a dans ce pentagone une forme d’exhaustivité. J’ai l’impression de continuer d’osciller entre ma volonté d’imiter les autres pour pouvoir leur ressembler et celle de changer les choses.
En ce moment, je suis dans une phase où j’accepte plein de façons normales de fonctionner pour pouvoir passer mon message à grande échelle. C’est ce qu’on appelle le pacte avec le diable. C’est l’acceptation d’un asservissement à autrui pour une illusion d’utilité. Genre, ce que je vais faire va changer quoi que se soit au monde. Je suis dans ce game-là, tu vois. Je me laisse complètement happer par le game des médias, de la carte bleue, de la brosse à dents et du micro pour finalement me donner l’illusion que tout ça a du sens et remplir mes journées d’une façon croustillante. Même si je sais fondamentalement que ça n’apporte rien à rien, puisque rien ne sert à rien et que c’est d’ailleurs le fondement de mon message. Il y a donc une forme de paradoxe : le mec qui court le Marathon et qui arrive avec une pancarte « Arrêtez de courir ! » et qui a envie d’être tout devant pour que tout le monde le voie bien. C’est à peu près ça que je suis en train de faire et ça n’a aucun sens. Mais ça ne me dérange pas parce que je suis, pour l’instant, inapte à ne pas le faire.

S : Est-ce que cette pluralité s’exprime par le fait par exemple à avoir un Mac/iPhone et « cracher » sur la société de consommation ? Aller faire de la musique avec Pedro Winter à New-York et tourner son clip dans des quartiers pauvres indiens ? N’y a-t-il pas une contradiction derrière ce comportement ?
J : C’est exactement le propos de ma musique, le lien entre la transversalité des choses. On est aujourd’hui dans une période où, contrairement à la période sur laquelle on a basé nos principes et notre éducation, on se rend beaucoup plus compte que ce n’est pas une question de forme, mais une question de fond et d’intention. Le même acte peut avoir deux significations différentes en fonction du contexte et de l’intention. Finalement, là où on peut voir des contradictions lorsqu’on s’attache à la forme, on voit juste une logique implacable lorsqu’on s’attache au fond. Il n’y a pour moi aucune contradiction entre le fait d’aller faire la fête dans les rallyes comme j’ai pu faire et à la fois sous les ponts à Strasbourg avec des énormes shlagues. Ça ne m’a jamais dérangé et je n’ai pas l’impression de trahir qui que se soit. Je pense que les personnes qui basent leur personnalité sur une appartenance à une parcelle seulement de l’humanité sont des personnes dangereuses et qu’elles le sont surtout pour elles-mêmes, comme une auto-destruction. J’essaie donc de ne pas faire partie de ces personnes-là en essayant de baser ma personnalité sur aucune appartenance, aucun mouvement ou subdivision des êtres humains et encore moins selon des critères de richesse matérielle.

S : Mais en même temps, en live, tu produis une musique qui fait danser le public, même des personnes qui n’ont jamais écouté tes morceaux, qui savent juste que Jacques, c’est « la » personne à suivre aujourd’hui. Par exemple à Dour, on a beaucoup entendu parler de toi. On était dans le public pendant ton live et on a vu les gens réagir à tes sons au moment précis où les basses se mettaient à cracher. N’est-ce pas une sorte d’appartenance que de réagir à l’écoute d’un son comme ça ?
J : Effectivement, j’ai une identité. Due au fait que je suis né là où je suis né, avec les gens qui m’entourent, ce qui fait que j’ai tendance à imiter ce qui se passe autour de moi donc j’ai une culture. Sinon, je ferai des performances de silence. D’ailleurs peut-être qu’un jour quelqu’un fera ça et que ce sera super. Peut-être qu’un jour les gens seront prêts pour écouter le silence à plusieurs. Aujourd’hui, je fais spontanément la musique qui me vient. Elle est située entre ma volonté d’expérimenter, de m’amuser avec les objets et en même temps, une espèce d’imitation de ma vision de la techno pseudo-Berlin avec une touche d’EDM un peu foireuse. Je pense que du coup, ça peut à la fois parler aux gens qui sont expérimentaux dans leur tête, ceux qui s’en foutent de tout. Mais aussi aux personnes « underground » et qui s’en foutent pas du tout de détester le mainstream, mais qui ont peur de l’expérimental finalement. Ces derniers pour moi sont les gens pseudo-originaux en mode « Grand Journal ». Également, ma musique peut parler, j’espère, à une masse de gens qui s’en foutent complètement de la musique, qui la voit juste comme un moyen de passer un bon moment, qui ont juste envie que ça tabasse, d’identifier les anatoles, les ritournelles harmoniques de mes chansons et reconnaître ainsi, inconsciemment, toujours la même chanson. Comme on peut voir que des suites de chords des C2C sont les mêmes que Daft Punk et Hit The Road Jack de Ray Charles. C’est un niveau de lecture fondamental de la musique où on voit que finalement, tout le monde aime la même chose. Donc voilà, moi, j’oscille entre ces trucs-là parce que je trouve ça plus marrant et que surtout, j’ai envie de voyager au maximum et que pour ça, j’ai envie d’être invité partout et que je m’en fous de changer ma musique au son de là d’où j’ai envie de voyager. Si je peux voyager gratos ça me va. Mais s’il s’agit de faire une musique qui dit « Je suis ça », alors non, laisse tomber, dans ce cas-là, je vais faire un truc tout autre.

S : Du coup, qu’est-ce qui plaît vraiment au public dans ta musique ?
J : Dans ma musique vraiment ? Parce que je pense pas que ce qui plait vraiment au public se soit ma musique. Je pense que ce qui plaît c’est la façon dont j’ai de m’exprimer, ma coiffure et la vibe.

S : C’est un effet de mode à ton avis ?
J : Ouais. Mais je le vis bien. C’est la vie hein. Je vais mourir aussi à un moment donné ! (rires)

S : Tu vas mourir dans longtemps, alors que l’effet de mode peut s’estomper très rapidement.
J : J’sais pas. On sait pas. Si ça se trouve, je vais mourir avant que l’effet de mode ne s’estompe. Tu sais la mode, ça peut aussi durer longtemps. Genre, le jean’s s’est à la mode depuis longtemps.

« Donc là, c’est un effet de mode, ça ne durera pas. J’espère que j’aurais mis ma famille au calme avant que tout ne s’arrête. »
Jacques

S : Mais le jean’s c’est un éternel recommencement.
J : Ouais, c’est pour ça que ça ne me dérange pas. Ça fait partie du cercle. C’est comme quand tu manges, à un moment donné, tu vas de nouveau avoir faim et ainsi de suite. Donc là, c’est un effet de mode, ça ne durera pas. J’espère que j’aurais mis ma famille au calme avant que tout ne s’arrête. Après, tant que j’ai toujours mes potes et que je ne devienne pas un connard, ça ira pour moi hein ! (rires) Franchement, les gens qui sont là, je les vois quand suis en concert ou en festival, mais le reste du temps je vois mes potes, je suis chez moi, je suis en voyage… Si ça dure et que ça me plaît tant mieux. Si ça dure et que ça ne me plaît pas, c’est chiant. C’est aussi un problème ça ! Imagine que ça ne s’arrête jamais et que je ne kiffe pas.

S : Mais comme tu disais, à ce moment-là, tu pourras t’en sortir. Tu pourras faire du vin en Géorgie avec ton pote Guillaume.
J : Ouais voilà. Je pourrais m’en sortir en allant dans un pays où tout le monde s’en branle de tout.

S : Ça c’est un bel échappatoire !
J : Grave !

 

 

S : Intentionnelle, minimaliste, chaleureuse, colorée, humaine, spontanée… Telle est la manière dont je perçois ta musique. Quel est le plus beau compliment que l’on puisse faire sur ta musique ?
J : Je ne sais pas, mais ça me fait penser qu’un jour on m’a fait un compliment, un compliment du genre indirect. J’aime beaucoup ça. Donc d’un côté, t’as le mec qui arrive et me dit : « Super ton concert ! » Bon là, sur cette phrase c’est marqué « compliment » dessus, tu peux pas te tromper, tu le mets dans la case « compliment ». Après, ce qui est rigolo c’est quand après un concert, je reçois un mail d’un gars qui a filmé une partie du live et qui me demande : « C’est quoi la chanson que tu as passé ? Est-ce que tu peux m’envoyer cette chanson, elle est trop bien ! ». Derrière ce mail, naïvement, il est train de me dire : « J’ai pas remarqué que t’étais en train d’improviser, j’ai pas remarqué que tu ne passais pas un disque, j’ai trop kiffé et j’aimerais bien la réentendre. » Ça, je trouve que c’est un super compliment parce que ça me fait me dire « Ok, je suis sur la bonne voie, j’arrive enfin à improviser des trucs qui sonnent comme de la vraie musique. » À tel point que des gens, qui n’ont même pas remarqué la performance, kiffent le son. Et moi ça me convient très bien ! Je m’en fous du côté spectaculaire de ma performance. J’ai juste envie que les gens se regardent entre eux, et non pas moi, qu’ils apprécient la soirée, la foule et le son.

 

 

S : On avait envie de revenir sur le clip de « Dans La Radio » que tu as tourné dans les slums indiens. Peux-tu nous dire comment s’est passé le tournage ?
J : J’ai rencontré sur le net un mec qui s’appelle Vincent Castant, qui est à l’origine d’une série qui s’appelle « Ouai j’vois ouai« . Faut absolument que vous regardiez ça ! Vincent, c’est un mec qui fait les choses vraiment spontanément, ça me fait délirer. J’ai l’impression qu’on est sur la même vibe. Quand mon premier clip est sorti, plein de gens lui ont envoyé des mails disant « Il faut que tu rencontres Jacques ! C’est trop bien ce qu’il fait ! ». Auparavant, je lui avait écris par Facebook directement en lui disant « C’est trop bien ce que tu fais, continues ! ». Ce à quoi il m’a répondu : « Tout le monde m’envoie ton clip, il faut absolument qu’on se rencontre. » On avait deux conversations parallèles sur Facebook en fait. Ça nous a fait marrer, ça nous a donné l’occasion de se rencontrer, on a parlé de projets communs pendant 6 mois, mais comme souvent, ça ne s’est pas réalisé. Jusqu’au jour où un pote m’a invité à Bombay. Sachant que Vincent Castant habite en Inde, je l’ai appelé pour qu’on se rejoigne et on s’est mis à filmer des trucs. Il avait bien aimé ma chanson réalisée pour Radio France donc on s’est lancé sur ce clip et ça m’a donné l’occasion de sortir le morceau. Même si « Dans La Radio » est un peu orphelin, ne sortant pas d’un album ou d’un EP, je l’aime bien comme ça. Plein de gens me découvrent avec ce morceau et ça me va complètement.

 

 

S : Tu t’es baladé en Inde ? Tu es allé voir d’autres endroits que Bombay ?
J : Je suis allé à Tiruvannamalai, puis autour d’Arunachal, la montagne sacrée. Je me suis aussi baladé avec ma maman, qui organise des voyages en Inde pour des occidentaux qui veulent découvrir l’Inde sous le regard du Yoga, parce qu’elle est aussi prof’ de yoga. Elle m’a donc embarqué avec une quinzaine de personnes de Chennai à Amalapuram en passant par Pondicherry et Auroville jusqu’à l’ashram de Sri Ramana où on a passé une semaine. Enfin, on a fini par le Girivalam autour de la montagne le soir de pleine lune. J’ai fais ça deux fois. Je faisais la musique pour les cours de yoga. Dernièrement, j’ai voulu aller dans les villes indiennes, parce que ma mère ne nous amène jamais dans les villes, car elle n’y trouve que peu d’intérêt. J’ai donc été à Bombay, New Delhi, Goa où j’ai fais une date d’ailleurs. Goa, c’est un bon endroit pour commencer parce qu’il y a plein d’occidentaux, mais j’aimerais plutôt jouer pour des Indiens.
Il y a des pays comme ça que j’aime bien. L’Inde, le Brésil, le Mexique, les États-Unis et toute l’Europe. En fait quand je cite les pays que j’aime bien, je me rends compte que je les aime tous bien. J’aimerais bien faire des tournées partout, voyager avec la musique. S’il faut que je mette des bruits d’objets indiens ou chinois pour me faire booker là-bas, je le fais direct.

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Auroville Plaza

S : Dans tes premiers morceaux, tu portais un rapport très particulier aux objets. Dans une interview pour Prun’, tu as déclaré vouloir faire évoluer ton univers en t’intéressant aux bruits d’intention du style « tsss », « pfff »… Est-ce que le morceau « Dans La Radio » s’inscrit d’une certaine manière dans cette veine ou es-tu passé à un autre concept ?
J : Ouais. Les paroles, il faut les penser quand tu les chantes, ça fait la diff’. Dans « Dans La Radio », j’avais dans la tête la rythmique des gens qui font « Ouais » d’acquiescement intempestif dans une conversation. Il y a plein de gens qui font ça, notamment pendant des interviews. Ils ne s’en foutent pas, mais t’as des journalistes qui sont à fond dans les « Ouais, ouais » comme pour montrer qu’ils adhèrent à tes propos, qu’ils sont présents. Mais bon, on a tous été comme ça aussi en soirée quand t’as quelqu’un qui te parle d’un truc dont tu te fous royalement.

 

 

S : Tu parles beaucoup de Pokémon dans tes interviews, et vu que c’est d’actualité avec Pokémon GO toussa, on se demandait : si tu étais un Pokémon, lequel serais-tu ?
J : J’ai l’impression déjà d’être un Pokémon. Je suis Jacques Auberger ou Jacob Hergé, au choix. D’ailleurs, c’est rigolo car l’autre jour, mon ami Flavien Berger a donner un concert à Lausanne devant 1000 personnes et entre deux chansons il a fait : « Monsieur et Madame Hergé ont un fils, comment s’appelle-t-il ? Jacob. » Tout le monde s’en foutait, il y a juste moi qui ai compris la vanne. (rires)
Bon au final, pour répondre à la question, j’aime bien Insécateur, l’insecte qui vole, celui qui est hyper subtil, qui découpe les trucs très précisément avec ses doigts en mode Edward aux mains d’argent version Pokémon. J’aime aussi beaucoup Alakazam, celui qui tord les cuillères en mode psyché et tout. Ça j’aime bien. Un mélange des deux serait pas mal avec un côté sportif chez Insécateur et un côté mental chez Alakazam. Si on pouvait faire un Insékazam ça serait cool bordel !

S : J’aime bien Psykokwak moi.
J : Psykokwak il fait bader mec ! Il est bizarre, on dirait qu’il ne maîtrise pas sa force.

 

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« J’ai l’impression que l’amour c’est autre chose, quelque chose d’éternel, qu’on a tous au fond de nous… »
Jacques

 

S : Ma dernière question pour clôturer cette interview sera celle-ci : Qu’est-ce que l’amour pour toi ?
J : Ahhh ! Pour moi l’amour, c’est une sensation culturelle, temporaire mais néanmoins très agréable.

S : Est-ce que tu dis ça parce que tu ne l’as jamais vécu ?
J : Oui, je ne l’ai jamais vraiment vécu. Mais je pense l’avoir vécu suffisamment à petites doses pour savoir de quoi c’est fait. Aujourd’hui, je pense être dans la maîtrise de moi-même, dans le sens où je ne veux pas être amoureux pour combler un manque. J’ai l’impression que ce n’est pas ça être vraiment amoureux. J’ai l’impression que l’amour c’est autre chose, quelque chose d’éternel, qu’on a tous au fond de nous, qui est à la fois égal à ce qu’on est, et à la fois on peut le laisser s’exprimer. C’est la force de dire « Pardon », « Merci », de se lever le matin et de faire des choses pour les autres. C’est ça vraiment l’amour. Ça ne doit pas être un truc de couple stéréotypé et fermé entre deux personnes. Ça j’ai l’impression que c’est plutôt un moyen de se combler, d’arrêter de se poser des questions existentielles et d’y répondre par une posture mentale de l’ordre de la béquille. D’ailleurs, quand tu prends un coeur, le symbole de l’amour, tu remarques que ça forme deux points d’interrogations collés ensemble. J’ai l’impression que ce n’est pas répondre aux questions que d’entrer dans un couple. Finalement, ce n’est que rentrer dans une sorte d’illusion temporaire d’équilibre, qui a comme effet de croire en l’existence de l’autre. Alors que moi, d’une certaine façon, j’essaie de ne pas trop croire en l’existence de l’autre. J’essaie plutôt de voir les autres comme si c’était moi-même. Non pas comme une entité détachée que je dois conquérir, chérir, mettre dans une espèce de cocon pour m’appartenir. Je trouve ça malsain, même s’il y a des phase de bonheur pur et vraiment sincère. Il n’y a pas de doute là-dessus, l’amour « dans le mauvais sens du terme » rend heureux, dans le bon sens du terme. C’est juste temporaire. Donc ce n’est pas une maîtrise. C’est un échantillon comme la drogue ou la bouffe. Sauf que l’amour est admis comme quelque chose de normal.

S : Merci beaucoup Jacques !
J : Merci à vous Soundigger !

 

 

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Merci Dour, merci Jacques, merci Victoire pour avoir fait que cette interview ait pu avoir lieu.

INTERVIEW • DJ One Up, des bacs de Nantes aux platines de battles internationaux

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Soundigger : Salut One Up, tu vas bien ? Dans un premier temps, pourrais-tu te présenter en 2-3 mots pour ceux et celles qui ne te connaissent pas encore.
One Up : Bonjour à tous, moi c’est DJ One Up. Je me suis plongé dès 1998 dans le milieu de la danse hip hop. J’ai commencé à toucher aux platines en 2000 dans ma ville d’origine à Poitiers. Je me suis lancé dans cette discipline par curiosité et surtout influencé par deux de mes meilleurs potes qui étaient déjà dans le délire des platines et du scratch. En 2003, le délire commençait à devenir de plus en plus sérieux. C’est à cette époque que j’ai commencé vraiment à m’entraîner, à rechercher des sons et à jouer dans quelques battles. J’ai tourné pas mal en France avant de débarquer à Nantes en 2007. En 2008 et 2009, j’ai mixé aux qualifications du Battle OPsession organisé par Pick Up Production avant de jouer aux finales de ce même battle en 2010. C’est ce qui m’a fait décoller sur la scène DJ break et hip hop.

 

S : Tu es donc tombé dans la marmite de la musique et du hip hop il y a quelques années déjà à Poitiers.
O : A Poitiers en 1998 ouais. J’avais 17 ans quand j’ai commencé la danse avec ma soeur et son entourage de potes, on allait souvent à la salle s’entrainer. J’écoutais pas mal de hip hop déjà à l’époque. Avec mes deux compères, Florian aka DJ Letiks et Meryl aka DJ Clecktik, nous avons alors montés un collectif, « From Scratch ». Ensemble, on passait des nuits blanches à mater des vidéos, à scratcher, à essayer des enchaînements, à écouter des disques. Cette période-là fut pour moi une sorte de révélation. J’avais trouvé une forme artistique où j’avais beaucoup de vocabulaire, d’autant plus que je faisais ça avec mes potes.

 

S : Vos recherches et expérimentations tournaient essentiellement autour du hip hop ou vous touchiez aussi d’autres styles musicaux ?
O : Déjà à l’époque on était vraiment des gros aficionados du hip hop. On écoutait déjà pas mal de rap français, de rap US. On s’entrainait surtout sur les techniques de scratch ou de passe-passe, mais on avait aussi cette volonté de savoir d’où ça venait. Je pense qu’on ne se doutait pas encore qu’on était véritablement passionné mais on avait cette démarche de vouloir capter pourquoi ça en est là aujourd’hui, pourquoi ça nous fait vibrer. De manière spontanée donc, on a cherché à comprendre ce mouvement, cette culture qu’est le hip hop.

 

 

S : Quand on tombe dans cette marmite de la musique, il y a 1001 manières de s’y investir. Organisation d’événements, activisme auprès de structures liées au mouvement, rédaction, radio et diffusion d’artistes. Au départ, tu viens de la danse, puis tu t’es plongé dans la recherche musicale. C’est cette démarche qui t’a ensuite mené au DJing ?
O : Il y a plusieurs étapes au sujet de mon arrivée dans le DJing. Tout d’abord, mon père étant musicien, j’ai eu accès très jeune à pas mal de musique à la maison. De grands classiques comme du Charles Aznavour, Joe Cocker… De la musique rock aussi, AC/DC, Dire Straits… Que des classiques. Que du vinyle. Ça jouait donc beaucoup dans ma famille, surtout autour de la guitare via mon père guitariste. J’avais aussi des oncles et tantes qui dansaient déjà avec tout ce délire de Poppers, de Boogaloo. Avec ce cocon-là à la maison, j’ai eu donc accès à toute cette culture très tôt dans mon éducation musicale. Adolescent, je me suis mis au basket. Ce sport et le hip hop étant étroitement liés, je me suis mis à écouter pas mal de rap français et américain. Au début des années 2000, la discipline du DJing est venu de manière spontanée avec la rencontre de mes deux camarades. En fait, on a vite eu des platines à la maison. C’est mon pote Florian qui m’a avancé mes première platines, je l’ai ensuite remboursé au fur et a mesure. Au final, c’est surtout cette curiosité de savoir ce qui se fait et pourquoi ça se fait dans le milieu hip hop qui m’a progressivement mené vers le DJing.

 

« Les gens voient parfois les DJs comme des personnes qui passent simplement de la musique et voient rarement le côté historique et technique de la discipline. »

 

S : Tu t’investis aussi fortement au niveau local : Mixadelic sur Prun’, Foreign Diggers sur Euradionantes, ateliers DJing… Quelle est ta démarche dans ces activités-là ?
O : Ma démarche est de présenter le DJing qui reste souvent et pour beaucoup une displine obscure. Les gens voient parfois les DJs comme des personnes qui passent simplement de la musique et voient rarement le côté historique et technique de la discipline. De mon côté, lors des ateliers que j’anime, j’aime bien revenir aux fondements. J’amène donc pas mal de bouquins, de vidéos ou de photos pour illustrer cette discipline. Cela me permet d’expliquer que ces techniques ont été développé dans les années 70. Par exemple, quand j’évoque le passe-passe (merry-go-round en anglais) cette technique de sampling manuel d’un point de vue rythmique, j’évoque forcément Kool Herc qui est le véritable père de ce savoir-faire. Quand je parle de scratch, je cite le DJ du Bronx, Grand Wizard Theodore. J’ai à coeur de faire comprendre aux gens les différentes évolution de la pratique du DJing en leur donnant les références de qui à inventer quoi, comment et pourquoi. Ma démarche se résume donc à leur présenter tout ce panel d’informations, sans imposer ma manière de faire, car je n’ai pas envie de créer des clones de DJ One Up, mais plutôt de faire (re)découvrir des choses que les gens oublient et de créer des vocations. Je dis ça aujourd’hui car de mon côté à un moment donné, il y a eu des personnes qui m’ont aussi passé le témoin. Enfin, j’essaie beaucoup d’apporter des références de sons, de livres, de samples ou d’anecdotes techniques. Ce sont plein de petits détails que j’essaie d’apporter, pas seulement de la musique.

 

 

S : Peux-tu nous balancer quelques références de bouquins à lire cet été ?
O : J’aime beaucoup Ego Trip’s Book of Rap Lists, c’est un livre écrit par thèmes. Tu vas avoir par exemple la tracklist des 20 meilleurs morceaux Soul selon Afrika Bambaataa. Tu peux aussi trouver les musiques de films qui ont été samplé dans les classiques hip hop ou les 10 plus mauvais titres de rap gangsta par rapport à leur textes trop clichés… Après tu as aussi le livre We B*Girlz qui traite notamment de la danse, en particulier de la nouvelle génération de femmes qui ont marqué le milieu très masculin, malheureusement, du breakdance aux US. Enfin, The New Beats de S.H Fernando Jr nous embarque aux États-Unis du début des années 70. Dans ses lignes, le journaliste cite même le nom des rues où il se trouve au moment où il entend un track, où il rencontre Kool Herc pour la première fois, où il voit une block party qui s’agite avec des artistes reconnus mondialement aujourd’hui. C’est une oeuvre d’une précision chirurgicale ! Si tu as déjà voyagé ou pas à New York, ce livre donne des points de repères incroyables pour pouvoir se retrouver sur ces lieux plein d’histoire.

 

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S : En plus d’être DJ, tu es aussi producteur depuis quelques années. Tu as sorti un opus « Catch Your Breaks » avec DJ Freshhh en février 2016. Quelques mois plus tard tu as sorti « Catch The Unique Break » en collaboration avec Dj Cléon, Le Parasite, G.Bonson et Joe Bonza. Tu as aussi à ton actif deux disques enregistrés sous forme de mix, « Catch Your Breaks ». Ça tourne beaucoup autour du break tout ça, les bboys sont définitivement ta cible avec ses sorties non ?
O : (rires) J’ai envie de dire oui car la musique pour les bboys est une musique très codifiée. C’est un style musical qui est propre à lui-même en fait. Comme la musique électronique ou le rock, il y a des spécificités qui découlent dans chaque genre et le break en fait partie pour le hip hop. La musique pour les breakeurs est vraiment spécifique avec une ambiance funk et soul. Après, toutes les mixtapes que je produis en solo depuis 2010 et les collaborations avec DJ Freshhh de Rennes depuis 2 ans, sont vraiment une envie de partager notre univers avec les danseurs. Malgré le fait que l’on joue deux styles de musiques différents avec mon compère Freshhh, on essaie ici d’associer tout cela.
Mais au final, dans le sens où le break est une véritable passion depuis fin 1998, passion dont j’aime l’esthétique, l’énergie, les performances et tout ce qui permet de créatif, oui on peut dire que les bboys sont ma cible. Mais pas une cible au sens commercial du terme, plutôt au sens passionné.

 

S : Par rapport à la production musicale, quels sont donc les codes spécifiques au break qu’il faut respecter ?
O : Tout d’abord, un peu de culture générale : il faut savoir que le « B » de bboys et bgirls vient du mot Break. À l’époque, les danseurs descendaient au sol pendant les passages de break, quand t’avais la partie de basse-batterie qui était mise en avant dans les morceaux. On retrouve ce passage dans beaucoup de classique de James Brown ou Aretha Franklin. Les passages qui étaient repris par les DJs pour les danseurs étaient ce qu’on appelle les passages de break. D’où le nom de Bboy et Bgirl. 
Quand je compose un titre, je pars de cette base-là. Je créé une batterie énergique et assez rapide avec un jeu très Funk 70’, donc des batteries bien remplies avec un gros kick, une snare très appuyée et des ghost notes qui permettent de créer des roulements de caisse claire. C’est des batteries qui doivent groover donc on est en recherche de décalage entre les kicks, les snares et les charleys. Avec la mise en avant de la basse ce sont les deux éléments vraiment importants. Après le but c’est de trouver un thème qui va donner la mélodie ainsi qu’une âme, un univers au morceau.

 

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S : Quid de vos mixes avec DJ Freshhh et de ton album ?

O : Sur nos mixes on est essentiellement sur du digging. Pour nous, le but d’une mixtape c’est de faire une photographie du moment où on l’a créé. C’est à dire dans 10 ans, quand on réécoutera cette mixtape-là, on pourra se dire « ah ouais, il y avait ce morceau-là qui nous avait touché et qui pouvait fonctionner pour les bboys à cette époque-là ! ». Ou alors ce même titre aura fait son temps et sera devenu complètement has-been. 
Après mon album, « Catch The Unique Break » a été une forme de concrétisation de mon envie de toucher au beatmaking. Le fait de créer mes propres sons me permet de dépasser mon statut de DJ, de créer mon univers à moi et aussi de réutiliser mes disques en DJ set. Sur ces tracks-là, j’ai vraiment créer tous les brouillons pour ensuite collaborer avec des beatmakers et musiciens afin qu’ils puissent amener leur patte. C’était aussi des personnes avec qui j’avais envie de travailler depuis longtemps. Bosser avec un gars comme DJ Cléon, qui est un peu le papa des DJs de battle, c’était une sorte de consécration. J’ai collaboré avec G.Bonson que j’avais rencontré à Tours lors des Rencontres Régionales de Danses Urbaines, mon premier festival hip hop en 1999. On retrouve aussi Le Parasite, un gars rencontré à Nantes avec qui j’ai eu un bon feeling et qui pouvait amené une patte différente de tout les autres beatmakers. Enfin il y a les musiciens de Joe Bonza que j’ai rencontré il y a 5 ans à Angoulême lors d’un événement que Bboy Fever organisait.

 

« Cela va faire 16 ans que je suis derrière les platines à la recherche des bboy’s breaks. C’est quelque chose dont j’ai jamais lâché l’affaire. »

 

S : Depuis le début de l’année tu as tourné dans une dizaine de lieux et d’événements hip hop à Nantes pour HIP OPsession, à Marseille, Bordeaux, Barcelone et dernièrement à Singapour. Comment se fait-on remarquer en tant que DJ dans ses sphères du break ?
O : Je pourrais dire qu’on se fait remarquer par son originalité mais ça veut tout et rien dire à la fois. Pour ma part, c’est un milieu où je suis plongé depuis longtemps. Cela va faire 16 ans que je suis derrière les platines à la recherche des bboy’s breaks. C’est quelque chose dont j’ai jamais lâché l’affaire. Au départ, ma première règle était d’avant tout de créer mon originalité en m’imposant le fait de ne pomper personne. De ne pas aller chercher un son d’un DJ et de la rejouer ; ça se fait beaucoup dans le milieu et ça peut créer des polémiques, des histoires. Ça ne m’intéresse pas de faire ça, moi je joue mes sons et si je suis copié je prendrais ça comme un bon signe et ne créerais pas d’animosité par rapport à ça. Pour s’imposer dans le milieu je pense donc que c’est quelque chose qui se fait dans le temps. Les places sont chères, on n’est pas nombreux à voyager et vivre essentiellement de ça. Cela dit, quand je me suis lancé, j’ai eu la chance d’être invité sur pas mal d’événements en France, de Perpignan à Marseille, à Montpellier, Nantes, Tours ou Poitiers ma ville natale… Je faisais ça à l’époque sans trop d’ambition, je le faisais par passion, ça me donnait de l’énergie, ça m’en donne toujours d’ailleurs. Pour avoir sa place, il faut d’abord faire le taf, bien s’entrainer techniquement, faire une bonne recherche de son et après comme on dit, il faut être au bon endroit au bon moment. Ma participation dans des événements comme HIP OPsession, Chelles Battle Pro, Battle of the Year France ou International a évidemment bien aidé à gagner en visibilité. De fil en aiguille j’ai mixé aussi à l’étranger. Mon premier voyage a été à New York sur un événement appelé Evolution, organisé par BboyWorld. Mon nom s’est donc fait ainsi, par les événements, le réseau, le bouche à oreille et le taf.

 

 

« Quelque soit les moyens que les gens ont, il y a quelque chose qui se passe avec le hip hop partout dans le monde. »

 

S : Le bouche à oreille dans le réseau bboy a du jouer aussi j’imagine.
O : Oui complètement, c’est un réseau qui reste petit mais qui a une ampleur internationale. Cela peut donc aller très vite ! J’ai donné des ateliers DJ à Mayotte, à Madagascar comme j’ai été à Singapour il y a quelques semaines. On est quasiment à l’opposé au niveau culturel mais le mouvement hip hop et en particulier la danse a trouvé sa place dans ces pays-là. Quelque soit les moyens que les gens ont, il y a quelque chose qui se passe avec le hip hop partout dans le monde.

 

S : Le documentaire « Shake The Dust » d’Adam Sjöberg et produit par Nas illustre très bien tes propos d’ailleurs.
O : Carrément ! On peut voir que si tu dispose d’une salle avec un beau parquet bien lisse ou si tu n’as que de la terre battue, cela n’empêche pas les gens de pouvoir s’exprimer musicalement et corporellement.

 

 

S : Lors du dernier festival HIP OPsession, tu étais présent sur les deux jours du Battle OPsession. Le premier jour tu jouais en Top Rock, le second était consacré aux finales 1vs1 et 3vs3. Tout d’abord peux-tu nous faire un rappel des différences dans les danses hip hop.
O : Je vais commencer avec la discipline où je suis le plus à l’aise, le top rock ou breakdance. On dissocie souvent ces deux termes mais pour moi, ils sont liés voire totalement identique.
Il y a différents mouvements dans le breakdance :
Top Rock : pas de présentations et mouvements debout que font les breakeurs avant de descendre au sol.
Les up rock : mouvements de bas en haut. Les danseurs sont toujours debout mais montent et descendent.
Les thread : mouvement debout et au sol. Combinaisons entre les bras et les jambes qui permettent de créer des clés.
Les burns : mouvements mimant les armes, les couteaux ou les arcs et les flèches.
Les passe-passes : Tous les mouvements qui se passent au sol.
Les power moves : Tout les mouvements effectués en rotation sur les mains, la tête…
Les freezes : Les positions bloquées sur la tête, les mains. C’est souvent le mouvement qui finalise un passage.

Le breakdance amène vraiment un mouvement au sol.

Les prémices du lock naissent à l’époque des Soul Train, l’émission que tout le monde connait. Celle-ci a vraiment créé une démarche, un style de danse et une façon de s’exprimer. À cette époque-là, les gens avaient envie de vraies pulsions créatives. Certains imitaient des mouvements d’animaux. Dans les mouvements de lock, tu peux retrouver par exemple le funky chicken ou le funky pinguin. Mais il n’y avait pas que ça, chacun avait son propre style. On est là dans les années 70.
Concernant le popping, ça vient plutôt début des années 80 durant un période post-industrielle. Les gens ont voulu alors créer une sorte de robotique, de mouvements mécaniques avec leur corps. Ils créent des pulsations et contractions musculaires avec les différents membres du corps pour créer une chorégraphie saccadée. Le premier groupe de popping était les Electric Boogaloos.
La house suit avec l’évolution de la musique et d’une culture club dont sont issus tous les danseurs du style.
Le style de danse hip hop appelé à la base newstyle est arrivé, selon moi, avec l’arrivée des sons West Coast. Quand des producteurs ont sorti une musique beaucoup plus hargneuse et teintée d’électronique.
Au final, on le voit nettement ici, la musique et son évolution créent des tendances dans la danse. Il y a vraiment un style de musique pour un style de danse.

 

 

S : Dans les battles, quelles sont les erreurs à ne pas commettre ?
O : Pour moi il y a une erreur essentielle à éviter : c’est ne pas respecter l’équité dans un battle. C’est à dire qu’il faut faire en sorte que le son qui passe pour le premier danseur soit le même pour le second. L’équité est quelque chose de très important, surtout en compétition. Il faut donner la même chance aux danseurs. 
Seconde chose à ne pas faire : changer de son pendant les routines des danseurs. Il faut savoir que les danseurs ne connaissent pas la musique. Nous, on ne sait pas quels mouvements vont effectuer les danseurs, c’est ce qui créé un peu la magie d’un battle.
Quand un crew danse de manière synchronisée sur un rythme, on appelle cela une routine. À ce moment-là, il ne faut surtout pas changer la rythmique de la batterie, la tonalité du morceau ou le BPM pour ne pas casser la cadence prise par le crew. 
On parlait tout à l’heure des codes à respecter dans la manière de composer des morceaux de break. Et bien dans la manière de mixer c’est la même chose, il faut respecter le style et ces codes pour qu’un battle puisse bien se dérouler.

 

 

S : Au final, que veulent les bboys ?
O : Les bboys sont hyper exigeants. Je pense que ce n’est pas au DJ de s’adapter au bboy mais plutôt l’inverse. Les danseurs sont là pour danser, nous on est là pour jouer la musique. C’est aussi une question de confiance en soi. Quand je mixe, c’est moi qui décide du son que je vais jouer, ce n’est pas le danseur qui va m’influencer sur ma sélection.
Après, il y a certains battles où tu te retrouves par exemple avec les Funk Fockers du Brésil contre des espagnols, là si tu as les disques qu’il faut, tu peux décider d’amener les bboys dans un délire salsa ou latino qui leur parlera bien du fait de leurs origines. Tu vois par exemple sur la finale du Battle OPsession, quand j’ai capté que The Ruggeds étaient opposés à The Flooriorz, je savais déjà que ces danseurs aimaient bien tout qui est break électronique. J’ai donc amené un côté électronique dans cette finale car je me suis dis que ça pouvait amener une inspiration et une énergie aux crews.

 

S : Comment se prépare-t-on à jouer les ambianceurs pour une finale d’un battle comme le Battle OPsession ? 
O : Sur de gros événements comme HIP OPsession, l’objectif c’est de ne ramener quasiment que de la nouveauté afin de surprendre les bboys et par la même occasion créer une nouvelle étape dans ma démarche musicale. Ce n’est pas une compétition que je prépare comme des danseurs peuvent la préparer. C’est un travail sur la durée. Tu vois, il y a des sons que j’ai trouvé il y a plus d’un an et que j’ai joué pour la première fois lors de la dernière édition. Après c’est aussi dans l’inspiration du moment. Je pense que si j’écoute mes premières éditions du battle OPsession, comparé à celui de cette année, on est dans une évolution musicale qui correspond à mes recherches chez les disquaires, à mes échanges avec les beatmakers. Pour ce qui est de ma tracklist, je la formalise un mois avant. C’est à dire que je sais d’avance quels morceaux peuvent s’enchainer etc. 
La seule chose un peu technique que je fais durant un battle, c’est que pendant que l’autre DJ mixe, je prépare tout le temps la transition de mes deux premiers morceaux. Tout cela parce que le début d’un battle est très important et va calibrer l’ambiance et l’intensité de la performance.

 

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S : À force de tourner dans les battles de danse, tu dois avoir l’habitude de croiser plusieurs mêmes bboys ou bgirls. Je demande ça car j’ai remarqué que les DJ/producteurs avaient l’habitude de jouer leurs propres morceaux dans les sets. N’est-ce pas « trop simple » pour les danseurs qui peuvent se préparer bien en amont du coup ?
O : Concernant le choix de ne jouer que ses prods ou pas, mon avis est clair et net : il faut mélanger les deux. Je m’explique. La culture et les connaissances musicales des bboys sont nées avec le digging, la recherche de vinyles, de rareté. C’est d’ailleurs ce qui me plait dans cette discipline de la danse, au delà du mouvement esthétique, de la performance et de la créativité. Je me retrouve donc face à des gens qui sont curieux et qui peuvent danser autant sur un son qu’ils connaissent par coeur que sur des sons inconnus sur lesquels ils pourront apporter une nouvelle vibe. Pour moi, ne jouer que ses propres morceaux revient un peu à tourner en rond et verrouiller un même style, une même façon de faire. Les producteurs ne s’en rendent pas toujours compte mais tout le monde a une patte bien personnelle qui ressort des productions et qui peut se faire ressentir par les bboys.

 

S : Personnellement, je n’ai vécu que le Battle OPsession à Nantes. Quels sont, selon toi, les ingrédients pour qu’un battle soit réussi ? À contrario, qu’est-ce qui nuirait à la bonne réussite de celui-ci ?
O : Selon moi, ce qui est ultra-important dans un battle c’est la variété des disciplines que tu peux y retrouver. Premièrement, il y a les MCs, qui sont pour moi le lien entre le public et ce qui se passe dans le cercle. Toutes les personnes qui viennent voir un battle n’en connaissent pas forcément tout les codes donc le rôle du maitre de cérémonie (ou speaker) est essentiel. En France par exemple, Amjad et Vicelow remplissent à merveille leur rôle de speakers. Ensuite, tu as la sélection des danseurs et des DJs qui est très importante, forcément. Cette connaissance du milieu par les programmateurs est capitale. C’est au travers cette programmation que chaque organisation défend sa vision de la danse et du hip hop. À HIP OPsession, les danseurs invités ne sont pas là uniquement grâce à leur nom. Ils sont aussi là grâce aux valeurs qu’ils défendent, à leur manière de danser, leur culture, leurs origines. C’est pour cela que tu ne retrouveras pas les mêmes danseurs au Battle Of The Year au Chelles Battle Pro qu’au Battle OPsession. 
Puis, pour moi le 4e point important pour un battle réussi c’est le lieu. Voilà, quand tu as ces quatre éléments-là réunis dans un même événement, tu peux être serein. 
Pour le battle HIP Opsession, on a tout. Le lieu unique fout des claques aux bboys dès leur arrivée sur place. La façon dont est aménagé l’endroit, la manière dont est disposée la crowd (cf couronne de public) autour du cercle, l’énergie qui se dégage de l’endroit en font un lieu idéal pour ce type d’événement. C’est ainsi que tu retrouves un lieu unique en feu dès 20h30. Enfin, au delà de ces quatre éléments, il y a bien évidemment l’organisation autour du battle, tout le travail monstre que fait Pick Up Production en terme d’accueil, d’accessibilité et de logistique. Cette organisation, c’est le 5e élément pour parfaire le tout.

 

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S : Parlons un peu de digging. Chaque personne possède son propre niveau et angle de chinage. Comment définirais-tu le tien ?
O : À la base, mon digging se fait par le biais de lieux. J’ai mon top 5 de shop favoris où j’aime bien aller chiner. Avant même d’habiter à Nantes en 2004, j’y venais souvent pour digger à Oneness. Je connaissais donc très bien Pharoah, forcément. À Nantes toujours, j’allais souvent chez AKA Records quand il avait encore son magasin avant de s’installer sur la Place Ste Croix. Sur Paris, je vais chez Betino et Superfly. Je faisais aussi pas mal d’aller-retours à Goodka à Grenoble. Son magasin a fermé bien trop tôt.
 Aujourd’hui mon digging se fait toujours dans ses magasins-là. Il se fait aussi beaucoup par le biais de contacts de DJs, beatmakers ou des gens que j’ai rencontré dans mes voyages. C’est grâce à toutes ces rencontres que mon horizon musical est toujours plus large et riche. D’ailleurs quand je te parle de shop, il s’agit principalement de rencontres dans ses lieux. Par exemple, pour illustrer tout ça, j’ai vu que tu avais repéré Ocupai – Bixiga 70 dans ma tracklist du battle OPsession. C’est un morceau envoyé par un ami originaire de Niort qui vit maintenant au Brésil. Je l’ai joué pour la première fois en 2013 et il est maintenant repris par tous les DJs du milieu. Enfin, mon digging se fait aussi sur Internet via Discogs ou des webzines comme Soundigger, The Backpackerz, Abcdrduson… Il n’y a pas de limite aux diggings, tous les moyens de découvrir sont bons a prendre.

 

 

S : En tant que grand passionné de musique, j’ai plusieurs références de digging comme Gilles Peterson ou au niveau local des gars comme Chilly Jay ou Heron X qui m’impressionnent par leur éclectisme. Qu’en est-il de ton côté ?
O : Sans reparler de Pharoah ou de AKA Records, s’il y a bien une personne à Nantes qui m’a échangé beaucoup de sons à une certaine période c’est DJ Bassline. J’ai l’impression que ce mec est une médiathèque sur patte. Il est tout le temps au courant de tout, il en avance de 10 ans sur tout. Après comme références je pourrais te citer des gars comme Lefto, DJ Gones de Toulouse, le monstre de culture Lord Funk. Après j’ai même envie de te donner le nom de mes potes ! (rires) Meryl et Flo de From Scratch big up à vous ! Big up à Freshhh, les potes de Pick Up Production aussi !

 

S : On arrive à la fin de cette interview-fleuve. Je te laisse la conclure comme tu le souhaite.
O : Merci de m’avoir invité, merci à tout ceux qui suivent mon travail. Sans eux, je ne serais pas là où j’en suis actuellement. Merci à tout les gens actifs dans la culture hip hop et qui permettent de continuer à avancer et d’être créatif. Big up à Soundigger pour le taf ! Peace !

 

Merci beaucoup One Up !

 

Crédits photo : CLACK / David Gallard / Pick Up Production / Martha Cooper